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Que veut dire philosopher sur la démocratie aujourd'hui ?


Entretien avec Charles Girard



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1) En quoi la démocratie est-elle un objet pour la philosophie aujourd'hui ?

La philosophie contemporaine s'intéresse à tous les aspects de la vie politique en démocratie : les relations d'égalité et d'inégalité entre les citoyens, les liens de coopération et les rapports de force entre les groupes sociaux, les formes diverses de la participation à la vie politique et les mécanismes d'exclusion de celle-ci et l'ensemble des pratiques et des procédures qui contribuent à organiser intentionnellement la vie collective, mais aussi des conditions sociales, psychologiques, morales et économiques de ces activités et de ces procédures. Mais la démocratie elle-même, comme forme politique distincte, reste un objet de préoccupation premier pour la philosophie politique. Parce que cette idée qui nous est devenue si familière et qui est constamment invoquée, reste en réalité l'objet de disputes très vives et qu'elle appelle encore un effort d'élucidation conceptuel.

L'incertitude relative à ce qu'est la démocratie, ne tient pas seulement à ce qu’elle s'est vue appropriée par des régimes qui, manifestement, n'ont rien de démocratique, qui censurent l'expression publique, qui rejettent ou détournent le suffrage universel ou qui bafouent les droits de l'homme. Par exemple, dans le cas de ces États qui se présentent eux-mêmes comme de prétendues démocraties illibérales. Les causes de l'incertitude relative au sens de la démocratie sont plus profondes et on les retrouve au sein même de ces régimes qui sont généralement tenus pour incarner de la manière la plus typique, c'est à dire en réalité la moins imparfaite, l'idée de démocratie. Il n'y a pas d'accord dans les États dits démocratiques sur ce qui le rend démocratique. Est-ce le droit de vote ou le principe de la libre discussion ? Est-ce l'organisation régulière d'élections ou l'existence de formes de participation et de consultation directes des citoyens ? Est-ce la protection constitutionnelle des droits et des libertés fondamentaux ? Ou est-ce le pouvoir donné à la majorité ? Et si c'est l'ensemble de ces éléments qui fait une démocratie, quel équilibre, quelle architecture les reliant tous ensemble fait de manière distinctive la démocratie ? Alors, ce sont des désaccords théoriques, mais ils ont une application pratique immédiate. Ce qui est menacé, ce sont les conditions d'un accord, non pas sur le bien-fondé des politiques, mais au moins sur leurs conditions de légitimité, sur ce qui fait que des politiques doivent être reconnues comme légitimes parce que conformes à l'idée démocratique, même si on les désapprouve.

Du point de vue des typologies classiques, héritées de la philosophie antique et moderne, les régimes que nous appelons aujourd'hui démocratie sont des régimes mixtes. Ce sont des formes hybrides qui mêlent notamment des traits populaires et des traits aristocratiques, des aspects participatifs et des aspects élitistes. Et la variété des formes constitutionnelles, qui relèvent de la démocratie aujourd'hui, fait qu'on ne peut pas ramener cette idée à une architecture unique, figée. La démocratie, aujourd'hui, comme régime, admet des formes institutionnelles qui sont plurielles.



2) Faut-il abandonner l'idée de la démocratie pour lui substituer d'autres concepts ?

On peut bien sûr chercher à construire d'autres concepts et même d'autres modèles descriptifs pour spécifier ou même pour désagréger ce qu'on entend par démocratie. Mais de tels instruments ne peuvent pas venir se substituer entièrement à l'idée de démocratie ou la rendre caduque, tout simplement parce que ce terme ne renvoie pas simplement à une catégorie descriptive. Elle désigne aussi un idéal politique, c'est à dire une certaine représentation de ce qui devrait être ou de ce qui serait préférable politiquement, représentations qui aiguillent déjà jusqu'à un certain point les pratiques et les institutions politiques dans ces régimes. Lorsque l'élaboration de politiques particulières, fiscales, environnementales, diplomatiques, sociales, se voit défendue au nom de la démocratie ou au contraire dénoncée, critiquée au nom de la démocratie, ce n'est pas simplement un ensemble d'institutions figées qu'on appelle les acteurs politiques, que ce soient les dirigeants et les représentants de l'opposition ou les forces contestataires. Ce à quoi il est fait appel, c'est à un idéal politique, c'est à dire ultimement aussi à des principes normatifs.

L'idéal démocratique, bien sûr, est lui-même contesté. Il fait l'objet d'interprétations qui sont plurielles et parfois contradictoires. Mais on peut le saisir à partir de deux idées constitutives. D'abord, la relation d'égalité qui est affirmée entre les individus qui forment le peuple, entre les citoyens. L'idée que ces individus, collectivement, se gouvernent eux-mêmes. L'idée du gouvernement, du peuple, par le peuple, pour le peuple. Si l'on réunit ces deux idées, l'idéal démocratique, c'est celui d'une communauté d'égaux qui ont la possibilité de participer à égalité à l'élaboration des règles qui les gouvernent et d'en bénéficier à égalité.

Alors, un tel idéal est bien sûr extrêmement abstrait et exigeant. Il est souvent dénoncé comme utopique ou chimérique, mais on ne peut pas vraiment se prononcer sur cette question, tant qu'on en reste à une formulation et à une idée aussi indéterminée. Les deux idées constitutives de la démocratie peuvent l'une et l'autre faire l'objet de désaccords. L'égalité entre les citoyens s'entend tout d'abord en plusieurs sens : égalité de quoi ? Selon quels rapports et dans quelle sphère ? De la même manière, l'idée d'autogouvernement peut être prise dans des sens très différents. Elle ne renvoie presque jamais, dans les théories philosophiques, à l'idée d'un exercice simultané et direct du pouvoir, et notamment du pouvoir exécutif par tous. Il y a des formes de délégation et de représentation dont l'autogouvernement populaire doit s'accommoder. Mais lesquelles ? C'est à ces questions qu'une enquête philosophique sur l'idéal démocratique essaye de répondre. Il s'agit d'identifier les interprétations possibles de cet idéal, d'en considérer les justifications et peut-être de les départager en référence à des valeurs explicites comme la liberté ou l'égalité. Il s'agit aussi d'éprouver la cohérence des visions de la politique qu'elle propose. Mais conduire une telle enquête, ce n'est pas se désintéresser pour autant des régimes réels que nous appelons démocratiques. Au contraire, parce que c'est toujours afin d'évaluer ces régimes et aussi de les transformer que l'idéal démocratique se voit invoqué et mobilisé, et c'est pour cette raison qu'il est encore disputé. La philosophie politique, donc, aujourd'hui, ne pose pas simplement la question de la justification ou de la cohérence des idéaux politiques ou des interprétations de l'idéal démocratique. Elle pose aussi la question de leur pertinence, c'est-à-dire leur aptitude réelle à orienter à la fois la critique et l'action.



3) Quel rôle joue l'histoire de la philosophie dans cette réflexion ?

L'histoire de la philosophie joue un rôle essentiel dans l'enquête contemporaine sur l'idéal démocratique. Il faut se méfier, bien sûr, des usages anachroniques qui sont légion sur cette question des pensées antiques et modernes. Ce que nous appelons aujourd'hui démocratie n'est pas ce que Platon ou Aristote, ou même Montesquieu ou Rousseau mettaient sous ce terme et c'est ignorer deux fois l'importance du contexte historique pour la pensée politique que de vouloir appliquer directement, sans médiation, aux sociétés complexes de masse actuelles, des discours élaborés à propos de cités-États, de petites républiques, ou même des États modernes des Lumières. Pour autant, c'est dans le dialogue avec ces pensées et avec les exemples historiques auxquels elles sont associées que se sont construit les démocraties contemporaines et qu'elles continuent d'être réfléchies. On connaît bien sûr l'importance de Rousseau pour les révolutionnaires français ou de Montesquieu pour certains des fondateurs de la république étas-unienne, et leurs pensées, comme celle de tant d'autres de Locke, Kant, Marx, Dewey, Arendt, continuent aujourd'hui d'inspirer les efforts pour conceptualiser l'actualité et les futurs possibles de la démocratie.Mais surtout, les concepts à travers lesquels nous la pensons et nous la saisissons, aujourd'hui, les concepts de peuple, de souveraineté, d'égalité, de bien commun, d'autonomie politique ont été forgés par cette histoire au long cours. Éclairer leur signification actuelle suppose d'employer à la fois les outils analytiques de la philosophie, mais aussi la puissance de recontextualisation de l'histoire de la pensée politique.

La question du réalisme ou de l'irréalisme de la démocratie s'inscrit elle-même dans cette histoire. Certains des fondateurs des républiques issues des révolutions modernes jugeaient que ces États ne pouvaient pas et ne devaient pas devenir des démocraties au sens où il l'entendait alors, en raison de la taille de la population, de l'étendue du territoire et surtout de la division sociale du travail. C'est plus tard, principalement au cours du 19ème siècle, que le gouvernement représentatif se redéfinit comme démocratie représentative et est théorisé comme tel, par exemple chez Tocqueville ou chez Mill, ce qui donne des sens nouveaux à l'idée de démocratie. Depuis l'origine de ces régimes, la question de la pertinence de l'idée démocratique, donc la question de la pertinence de notre répertoire conceptuel pour penser notre réalité politique, se trouve mis en question. Enquêter aujourd'hui philosophiquement sur l'idéal démocratique, c'est aussi hériter de cette histoire.



4) Quel rapport la philosophie peut-elle nouer avec les sciences sociales ?

Désormais, la philosophie politique ne peut réfléchir qu'avec et même à partir des sciences sociales. Interroger la pertinence d'idéaux politiques pour le présent suppose de se donner une compréhension de la réalité sociale à la fois de l'actuel et du possible. L'enquête philosophique doit donc s'adosser à une connaissance objectivée de la vie sociale. Or, ce sont les sciences sociales qui y donnent accès. D'ailleurs, c'est en invoquant cette discipline, que les controverses philosophiques sur la démocratie, et notamment sur la question de son réalisme, se développent depuis plus d'un siècle. C'est en s'appuyant sur certaines thèses ou sur certains résultats de la psychologie sociale ou de la sociologie électorale, par exemple, que des approches politiques qui se disent elles-mêmes réalistes, prétendent démontrer le caractère chimérique de l'idéal démocratique, en affirmant que, dans les circonstances contemporaines, les individus sont condamnés à une forme d'ignorance, d'incompétence, voire d'irrationalité sur le plan de la politique. Mais c'est en se confrontant aux savoirs plus largement produits par la sociologie et la psychologie, l'histoire et l'économie qu'il a été possible et qu'il est encore possible de critiquer cette vision comme simplificatrice, en montrant qu'elle s'appuie en réalité sur des emprunts qui sont très lacunaires, partiels aux sciences sociales. Se préoccuper, par exemple seulement du niveau de savoir politique entendu en sens étroit de savoir électoral de l'électeur individuel, c'est négliger les autres formes de savoir qui sont politiquement pertinents et qui font l'objet d'enquêtes empiriques.
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