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Les textes de Démocrite révèlent une pensée globale et radicale, qui embrasse à la fois la science de la nature, la théorie de la connaissance, l’éthique et les techniques. Une philosophie fondatrice, dont l’influence nous est toujours présente. Questions à Pierre-Marie Morel, qui présente Démocrite. Fragments et témoignage récemment paru.

Que sait-on aujourd’hui de Démocrite ?

Nous sommes assez bien renseignés sur Démocrite d’Abdère, malgré la perte de la plupart de ses écrits. Cela tient sans doute au fait qu’il a beaucoup produit et que sa renommée était considérable dans l’Antiquité. On l’a beaucoup cité, commenté, critiqué – sauf Platon, qui ne le mentionne jamais explicitement –, ce qui laisse nécessairement des traces. Démocrite, dans l’Antiquité, est parfois surnommé « la Science » (Sophia) et il reçoit quantité d’éloges, y compris de la part des écoles adverses. Cicéron, qui appartient à une tout autre tradition philosophique, le tient en grande estime et le distingue très nettement de cette forme dégénérée d’atomisme que représente à ses yeux l’épicurisme.
Nous avons également des témoignages sur sa vie qui, même s’ils sont parfois romancés, voire farfelus, nous ont laissé l’image crédible d’un grand voyageur et d’un savant versé dans la plupart des disciplines de son temps. Démocrite apparaît, de fait, comme un chercheur de causes compulsif, une sorte de Sherlock Holmes de la philosophie naturelle. On rapporte qu’il s’était étonné de manger un concombre (ou peut-être une figue) ayant le goût du miel, et qu’il en avait demandé la raison. La servante qui le lui avait apporté lui expliqua que le légume (ou le fruit) venait tout simplement d’un récipient ayant contenu du miel. Insatisfait de la réponse, il voulut malgré tout mener son enquête sur le terrain, là même où le légume avait poussé, afin de « rechercher la cause » de cette saveur inattendue. L’anecdote doit nous rappeler que Démocrite est le premier à avoir parlé d’« étiologie », en grec : aitiologia. Il disait préférer découvrir ne serait-ce qu’une seule explication causale, plutôt que devenir Roi des Perses.
Concernant les principes fondamentaux de la philosophie naturelle, il est l’un des tout premiers philosophes à avoir élaboré une physique « atomiste », selon laquelle tout est composé d’atomes (petits corps « insécables », selon la signification du grec atomos) et de vide. Ces atomes de toutes sortes de formes sont en nombre infini, comme le vide dans lequel ils se meuvent. Il n’y a ni intelligence organisatrice à l’origine des mondes, eux-mêmes en nombre infini, ni finalité dans la nature. Le principe de toutes choses, c’est en fait la pure et simple « Nécessité ».
Il a vécu une centaine d’années, et serait mort aux alentours de -360 avant notre ère, c’est-à-dire bien après Socrate. Pour la génération de Platon – qui lui-même meurt en -348/7 –, Démocrite n’est donc en rien un homme du passé.

Que reste-t-il de ses écrits ? Quelles sont les principales sources à travers lesquelles on peut le lire ?

Il nous reste un catalogue de ses œuvres et un certain nombre de fragments. Ils portent principalement sur l’éthique et dans une moindre mesure sur la théorie de la connaissance. Sa physique nous est essentiellement connue par le biais des témoignages antiques, parfois descriptifs, mais souvent critiques et polémiques. Le premier témoin de la pensée de Démocrite, par la quantité des textes dont nous disposons, c’est Aristote. Bien qu’il s’oppose à lui sur beaucoup de points – dont le plus massif est sans aucun doute l’affirmation par Aristote que la matière n’est pas discontinue mais toujours divisible –, il rend souvent hommage à sa profondeur et à sa précision. Démocrite prend même place, chez Aristote, dans une stratégie plus globale de critique du platonisme ! Il ne déplaît pas à Aristote, à l’occasion, de « jouer » Démocrite contre Platon, alors même qu’il s’opposait à l’Abdéritain sur l’infinité de l’univers ou la nature corporelle de l’âme, deux thèses fondamentales de la physique atomiste. Après Aristote, ses commentateurs (Alexandre d’Aphrodise ou Simplicius par exemple) vont apporter des informations intéressantes sur la physique de Démocrite. D’autres auteurs appartenant à d’autres traditions sont également des sources très précieuses pour la connaissance de l’Abdéritain, comme le médecin et philosophe Galien, Sextus Empiricus pour la tendance sceptique, Plutarque pour la tradition platonicienne et, bien entendu, Epicure et ses héritiers, parmi lesquels Lucrèce et Philodème au Ier siècle avant notre ère. Les épicuriens dépendent étroitement de la physique des atomes telle que Démocrite l’a élaborée, même s’ils la réforment sur certains points. Ils vont également le critiquer en éthique et à propos de sa théorie de la connaissance.

Démocrite est connu largement pour sa théorie atomiste. Peut-on dire qu’il est le premier des déterministes ?

Dans les grandes lignes : oui. En soutenant que « la Nécessité est cause de toutes choses » – ce qui semble exclure toute indétermination dans les phénomènes et les actions – Démocrite assume et promeut une forme de déterminisme. Les épicuriens vont lui reprocher cette position, au nom de la responsabilité pratique et de la liberté de l’agent. Quand Epicure entend rejeter, à la fin de la Lettre à Ménécée, « le destin des physiciens » qui ne « contient qu’une inflexible nécessité », il est très probable qu’il dénonce le déterminisme démocritéen.
Toutefois, certains textes du corpus démocritéen laissent entendre que la toute puissante Nécessité n’est pas exclusive d’une part d’aléatoire dans le cours des événements naturels, et il est douteux qu’il ait soutenu un « déterminisme » identique à ce que nous entendons parfois par ce terme. Pour un moderne, il est naturel de concevoir que, dans un système physique où tous les mouvements et états de la matière sont les conséquences des mouvements et états antérieurs, tout est prédéterminé. Une intelligence omnisciente, comme celle qu’imaginait Laplace, pourrait donc en principe connaître tous les états et mouvements à venir, si elle a une connaissance parfaite du système en un temps donné. Cependant, ce type de représentation est difficilement applicable à Démocrite, qui ne s’est probablement pas posé le problème de la prédiction scientifique, et chez qui nous ne trouvons pas l’équivalent de ce que serait pour nous une « loi » physique. Il est bien plus vraisemblable que son projet a consisté à élaborer une explication globale, à partir d’un petit nombre de principes objectifs – l’infinité des atomes et leurs propriétés, leur mouvement incessant dans le vide illimité, etc. –, explication susceptible de rendre compte, au moins en droit, de l’ensemble des phénomènes observables.
De plus, Démocrite n’a pas renoncé à concevoir une éthique personnelle et il laisse une doctrine morale dans laquelle la responsabilité individuelle joue un grand rôle. Nous pouvons régler notre conduite, maîtriser nos désirs par le bon usage de la raison, fixer des normes pratiques, et cela dans un univers où règne pourtant un principe aveugle : la Nécessité.
Ceux – au premier rang desquels les épicuriens – qui, dans l’Antiquité, ont accusé Démocrite de rendre la vie humaine et la décision libre inconcevables à cause de l’absolu pouvoir de la Nécessité, ont en ce sens anticipé sur les réductions que nous, modernes, pouvons opérer sur sa pensée.

Comment sa physique s’est-elle traduite en théorie de la connaissance, voire en éthique ?

Toute la difficulté est précisément d’articuler une physique apparemment – ou en partie – déterministe avec une éthique consistante. La difficulté s’atténue si l’on admet, comme on vient de le dire, que la Nécessité physique laisse ouverts des espaces d’indétermination dans lesquels la responsabilité humaine peut trouver un lieu d’exercice. Démocrite en appelle à la loi intérieure de l’âme et à la honte que nous sommes susceptibles d’éprouver devant nos mauvaises actions, fait l’éloge de l’effort et de l’exercice, insiste sur le rôle de l’éducation pour former littéralement la nature individuelle, dénonce la superstition, autant d’attitudes qui n’auraient aucun sens si sa physique étouffait par principe toute initiative humaine ! En réalité, la physique vient plutôt au secours de l’éthique, en lui fournissant de puissants instruments : en travaillant à la joie rationnelle de l’âme et à la tranquillité ou « bien-être », comme Démocrite y invite, nous modifions l’équilibre physique de nos désirs – rappelons-nous que notre âme est faite d’atomes – et travaillons à stabiliser le mélange physique que nous sommes.
Quant à la théorie de la connaissance, elle représente sans doute l’aspect le plus problématique de sa philosophie. D’un côté, Démocrite affirme que les phénomènes que nous percevons, les qualités sensibles en particulier, n’existent que « par convention », ou selon nos usages et nos croyances, et non pas « en réalité », c’est-à-dire conformément à la nature même des choses. Le miel n’est pas plus sucré qu’il n’est amer, parce que le sucré et l’amer ne sont que des usages ou des conventions pour désigner les qualités sensibles. Celles-ci sont en fait déterminées au niveau atomique, qui est en lui-même dépourvu de douceur ou d’amertume, de couleur, de chaleur ou de froid. Logiquement, Démocrite est souvent perçu comme le précurseur du scepticisme. Il emploie, de fait, des formules qui « sonnent sceptique », si l’on peut dire, comme « la vérité est au fond du puits ». Toutefois, il ne remet pas en cause la fiabilité du jugement rationnel, ou « légitime », qui saisit la réalité des choses et les propriétés cachées, au-delà des apparences. D’un autre côté, certains textes insistent sur le caractère originaire de la connaissance sensible et Démocrite, dans les sciences, justifie le recours à l’observation. Cette situation contrastée n’est qu’un signe parmi d’autres de la complexité et de la richesse de cette pensée fascinante, historiquement fondatrice et philosophiquement radicale.
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