Le site de la Librairie Philosophique J. Vrin utilise des cookies afin de vous offrir le meilleur des services.
En continuant sur notre site, vous acceptez notre politique de confidentialité.

Je comprends

retour au site éditions VRIN
 

ACTUALITÉ

les rencontres – interviews

Le 25 septembre 2019, la Librairie Vrin a reçu le philosophe Dominique Folscheid et la professeure de droit Stéphanie Hennette-Vauchet pour échanger autour de la bioéthique. Qu'est-ce que la bioéthique ? Quels sont les enjeux de long terme qui la traversent ?


Stéphanie Hennette-Vauchez : La bioéthique a fait son apparition dans le débat public dans les années 1980. Elle était alors recherche de consensus, presque dans une dimension « œcuménique » ; notamment, des représentants des différents cultes étaient invités à s’exprimer dans la recherche d’une position commune.
Hormis les lois dites « bioéthique », d’autres lois entrent sous cette dénomination : les lois « fins de vie », celles qui concernent la relation du corps médical au patient… Rapidement, dès les années 1990, l’intensification du nombre de lois qui tombent dans le champ de la bioéthique a altéré le processus de recherche de consensus originaire. D’ailleurs, le droit n'est pas du consensus – il peut éventuellement ressortir du compromis, mais doit nécessairement « trancher ».
La bioéthique devient dès lors progressivement un sujet « comme un autre », traité par le droit selon les procédures classiques.
La question se pose donc : la loi est-elle le bon outil pour répondre aux enjeux « bio », relatifs à la vie ? Le texte en cours semble prétend rester dans le cadre de ce qui est souvent appelé le « modèle français » de bioéthique ; mais il n’est pas certain que la part désormais acquise par les acteurs privés du champ permette de parler d’une réelle pérennité de ce modèle.

L’un des articles du projet de loi tel qu’il ressort du travail de la commission des lois propose ainsi de légaliser l’auto-conservation des gamètes et de permettre à ce titre aux établissements privés lucratifs de prendre part à cette activité. Cette ouverture au privé me semble s’inscrire en opposition au « modèle français ». La voie est-elle dès lors ouverte à la marchandisation des gamètes ? Cet amendement a pu être justifié par des considérations pratiques : à la faveur de l’élargissement des conditions d’accès, les centres publics ne seront plus en mesure de faire face. Mais il ne faut pas se tromper : c’est aussi que le privé voit là une opportunité de développement d'activité.

Une autre question est posée par la loi actuellement discutée : devant la multiplicité maintenant reconnue des modes de procréation, il devient difficile de maintenir un départ modes « naturels » et modes « artificiels ». Dès lors que le fondement de l’accès à la PMA devient le projet parental, fondé sur les droits à l’épanouissement, à la parentalité, on quitte le paradigme thérapeutique pour entrer dans un paradigme autonomiste. Pourtant, le texte maintient une évaluation médicale et psychologique pour l’accès à l’AMP, que l’on peut lire comme un signe pérenne de la réticence du droit français à la pleine reconnaissance d’un droit de la personne à disposer de son corps.
Ce débat illustre en fait différentes conceptions du rôle du droit : d’une part, certains considèrent le droit comme un produit social, qui reflète le rapport de forces (sociales, politiques…) nécessairement contingent hic et nunc. D’autres évoquent une fonction anthropologique du droit qui aurait pour tâche l’institution du sujet, laquelle passe par le cantonnement de sa liberté à des limites fondamentales -et transcendantales.

Dominique Folscheid : D'abord chacun tend à faire de la bioéthique ce qui l'arrange. Jean Bernard estimait que « les sciences avancent vite, la sagesse traîne », et qu'il faudra bien les faire coïncider. La science allant plus vite que les lois, celles-ci se trouvent mises devant le fait accompli, ce qui les pousse à entériner les nouvelles pratiques. Les juristes travaillent ainsi à mettre de la cohérence entre la loi et la société.
Rappelons que le terme « bioéthique » a été utilisé pour la première fois, en 1927, par un pasteur allemand, Fritz Jahr, en lui donnant le sens que l’on donne aujourd’hui au mot « écologie ». En 1971, Van Rensselaer Potter en fait une « éthique de la survivance », assurée par un « Nouvel Évangile » technoscientifique. Six mois plus tard, André Hellegers en fait plus simplement l'éthique de la biomédecine.
Aujourd’hui, le Conseil d’État la définit selon un triptyque de principes, ceux de liberté, égalité et solidarité, avec une grande importance accordée à l'autonomie — sauf que cette dernière n'a rien à voir avec ce que Kant entendait par là.
C'est là que joue à plein l'influence de ce que j'appellerai la « bioéthique à l'américaine », dont les principes ont été posés par Tristram Engelhardt dans The Foundations of Bioethics, version de 1986, ouvrage considéré comme la Bible de la bioéthique internationale. Ce texte nous propose trois maximes (en « écho » aux trois maximes kantiennes) : celles de l’autonomie, de la bienfaisance et de la propriété. Elles s'inscrivent dans le contexte de l'éthique utilitariste, au sens donné par Bentham : l’« utilité » n'est pas pour lui ce qui sert à quelque chose, mais « ce en vue de quoi on agit », autrement dit, une « préférence ». Les pratiques se trouvent alors justifiées par leur fin. Se combine à l'utilitarisme l'option libertarienne, selon laquelle la liberté des uns, qui n'a pas de limites, ne s'arrête que là où commence celle des autres.

On a donc deux conceptions de l’autonomie qui s’affrontent. Selon la première, celle de Kant, on doit respecter autrui comme une fin en soi. On n'est autonome que si la maxime subjective de son action peut être érigée en loi morale universelle. L’autonomie utilitariste s’apparente au contraire à une hétéronomie, puisque le bien moral n'est autre que la préférence subjective posée par chacun en fonction de ses désirs.
De son côté, la maxime relative à la propriété (ownerness) prend le contre-pied du principe d'indisponibilité du corps humain, puisque l'on est en quelque sorte propriétaire de son corps, même si l'on ne peut pas matériellement s'en séparer, et bien entendu de ses éléments.

Le vrai principe premier de la bioéthique à l’américaine est celui de la bienfaisance, version utilitariste : « Faites aux autres leur bien ». Il commande le principe d'autonomie, qui prend la forme suivante : « Ne faites pas à autrui ce qu'il ne se serait pas fait à lui-même, et faites-lui ce que vous vous êtes engagé, en accord avec lui-même, à lui faire ». Les relations entre les personnes relèvent donc de la logique du contrat, ce qui change la mission de la médecine pour en faire une prestation de service (ce qu'on retrouve pour partie dans l'actuel projet de loi).
La bioéthique ainsi comprise n'est alors qu'une « éthique minimum », qui conduit logiquement à un « biodroit » (biolaw), puisque toutes les relations entre les personnes sont contractualisées, en vue d'un objectif donné.
Dans cette conception dominée par une liberté sans normes, une liberté n’est pas respectée : celle de l'enfant à produire par la technique. Il entre dans l'une des deux catégories où l'on situe les humains : celle des humans nonpersons, ou « impersonnes » (cas des fœtus, des nouveau-nés et des handicapés lourds). Seuls sont des personnes les humains reconnus comme des personnes par d'autres personnes, à condition qu'elles en aient le désir. Un embryon peut donc être traité comme une chose, ou au contraire un quasi-enfant.

Dans ces conditions, les corps et éléments du corps sont traités comme des phénomènes et peuvent entrer dans le marché. Les pratiques de PMA/AMP, quelles qu'elles soient, sont alors un business comme un autre. Qui peut se limiter à la reproduction d'enfants comme les autres, ou ouvrir un boulevard aux projets de manipulation et d'amélioration de type transhumaniste.
Ce dépassement, Engelhardt l'avait déjà envisagé en fondant sa bioéthique. Pour lui, la question traditionnelle de l’éthique, « Que devons nous faire ? », doit être remplacée par celle-ci : « que devons nous être, et comment nous devons l'être ? ». Ricœur nous avait cependant avertis : « quand on n'est plus dans l'éthique, on est dans le tragique ».



  PARUTION
les acquisitions du mois
les nouveautés Vrin
le choix du libraire
nos vitrines

ACTUALITÉ
nos meilleures ventes
les événements – colloques
les rencontres – interviews
la revue de presse

LA VIE DU LIVRE
les livres à paraître
des livres à redécouvrir
nos livres d'occasion

SE DOCUMENTER
les programmes de concours
nos bibliographies thématiques
panorama de la philosophies
portraits de philosophes
Archives – Podcast

LIENS
sites des auteurs
sites des diffusions
sites institutionnels

PRÉSENTATION DE LA LIBRAIRIE
Présentation du blog
Nos services et contacts
Historique de la librairie
Découverte de nos rayons

Tout

LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN

PLAN DU SITE

6, place de la Sorbonne
75005 PARIS - FRANCE

Tel: +33 (0)1 43 54 03 47
Fax: +33 (0)1 43 54 48 18
SARL au capital de 360 000 €
RCS PARIS B 388 236 952


La librairie est ouverte
du mardi au vendredi de 10h à 19h
le lundi et le samedi de 10h30 à 19h
  Accueil
Blog
Nouveautés
A paraître
Collections

© 2019 - Contacts | Mentions légales | Conditions générales de vente | Paiement sécurisé